L’apprentissage a changé la donne. En quelques années, il a transformé l’accès aux métiers, rapproché les jeunes des entreprises, renforcé l’insertion professionnelle et redonné de la visibilité à des formations longtemps sous-estimées. Une dynamique aussi structurante mérite mieux qu’une succession d’arbitrages budgétaires annuels.
L’apprentissage engage des parcours de plusieurs années. Il demande des investissements. Il repose sur la confiance des entreprises. Il suppose une capacité des CFA à recruter, équiper, accompagner, innover. Il nécessite aussi une lisibilité suffisante pour que les jeunes puissent se projeter.
Une politique aussi décisive pour les compétences, l’emploi et la souveraineté économique ne peut pas avancer au rythme des incertitudes.
Et l’engagement ne naît pas dans le vide, il se construit souvent à partir d’un sentiment d’utilité, d’une autonomie retrouvée, d’une place reconnue.


La France a construit un avantage comparatif
Depuis 2018, la France a changé de dimension en matière d’apprentissage. Cette progression a installé le pays dans une nouvelle réalité éducative et économique. Le nombre d’entrées en apprentissage a fortement augmenté, les formations se sont diversifiées, l’enseignement supérieur s’est emparé du modèle, les entreprises y ont trouvé un mode de recrutement efficace.
Le plaidoyer rappelle que le nombre d’apprentis a été multiplié par 2,3 en quelques années, passant de 367 000 entrées en 2019 à 846 700 en 2025. Il souligne aussi que 93 % des apprentis déclarent avoir choisi l’alternance, signe d’une transformation profonde du regard porté par les jeunes et leurs familles.
Pendant longtemps, la France regardait les pays à forte tradition professionnelle avec une forme d’admiration distante. L’Allemagne, l’Autriche, la Suisse ou les Pays-Bas étaient régulièrement cités comme des exemples de meilleure articulation entre école, entreprise et emploi.
La France a commencé à combler une partie de ce retard. Elle a développé une culture de l’apprentissage à grande échelle, dans les premiers niveaux de qualification comme dans le supérieur, dans les métiers techniques comme dans les services, dans les grands groupes comme dans les TPE-PME.
Cet avantage reste récent. Il peut se consolider. Il peut aussi se fragiliser très vite.
Fragiliser l’apprentissage, c’est risquer le décrochage
La dynamique française arrive à un moment charnière. Le plaidoyer alerte sur une première baisse du nombre d’alternants depuis 2018, avec un recul de 5 % à fin décembre 2025. Les coupes budgétaires touchent l’ensemble de l’écosystème et certaines entreprises renoncent à embaucher des apprentis dans ce contexte d’incertitude.
Après plusieurs années de progression, l’apprentissage entre dans une phase de tension. Les aides évoluent. Les niveaux de prise en charge sont révisés. Les règles changent. Les CFA ajustent leurs équilibres. Les entreprises hésitent. Les jeunes subissent les conséquences de cette instabilité au moment même où ils cherchent un contrat.
Chaque décision peut sembler technique lorsqu’elle est prise isolément. Additionnées, ces décisions produisent un climat d’incertitude qui affaiblit la capacité des acteurs à se projeter.
Un CFA n’ouvre pas une formation stratégique sur un simple pari annuel. Il recrute des équipes, investit dans des plateaux techniques, construit des partenariats avec les entreprises, accompagne des jeunes sur plusieurs promotions.
Une entreprise ne forme pas un apprenti uniquement pour répondre à un besoin immédiat. Elle anticipe ses recrutements, organise le tutorat, mobilise un maître d’apprentissage, intègre un jeune dans son collectif de travail.
Un jeune ne choisit pas l’apprentissage comme une option de court terme. Il construit un projet, cherche une entreprise, engage parfois sa mobilité, son logement, son organisation familiale.
La stabilité devient donc une condition de réussite.
Une ambition nationale ne se pilote pas à l’année
L’apprentissage relève d’une politique éducative, économique, sociale et territoriale. Il touche à l’emploi des jeunes, à la transmission des compétences, à la compétitivité des entreprises, à la vitalité des territoires, à la souveraineté industrielle, numérique et écologique.
Une telle politique demande un cap. Le pilotage annuel crée des effets de stop-and-go. Il pousse les acteurs à réagir plutôt qu’à construire. Il transforme les CFA en gestionnaires d’incertitude. Il place les entreprises dans une logique d’attente. Il réduit la capacité collective à investir dans les formations dont le pays aura besoin demain.
À l’inverse, une vision pluriannuelle permet d’organiser les priorités. Elle donne aux branches professionnelles un cadre pour identifier les métiers en tension. Elle donne aux CFA une visibilité sur leurs investissements. Elle donne aux entreprises une stabilité sur les aides et les coûts. Elle donne aux jeunes une information plus claire sur les parcours qui recrutent.
L’apprentissage a besoin d’une trajectoire.
Pas une trajectoire figée. Une trajectoire pilotée, chiffrée, partagée, révisable, construite avec les acteurs du terrain.
Les compétences se construisent dans le temps long
Les besoins en compétences évoluent vite. Transition écologique, intelligence artificielle, réindustrialisation, santé, logistique, maintenance, énergie, numérique, services à la personne, métiers de proximité. Les secteurs stratégiques se transforment, les métiers se recomposent, les entreprises cherchent des profils opérationnels plus rapidement.
Face à ces mutations, l’apprentissage offre une réponse particulièrement adaptée. Il permet d’ajuster les formations aux besoins réels, d’impliquer les entreprises dans la construction des compétences et de rapprocher les jeunes des métiers qui recrutent.
Cette adaptation demande pourtant du temps.
Former un technicien, un soignant, un développeur, un conducteur de travaux, un professionnel de la maintenance ou un spécialiste de la transition énergétique ne se décrète pas en quelques mois. Les équipements coûtent cher. Les formateurs se recrutent. Les partenariats se consolident. Les référentiels évoluent. Les entreprises apprennent à intégrer les jeunes.
La stratégie des compétences ne peut donc pas reposer uniquement sur des corrections budgétaires successives. Elle doit s’appuyer sur une programmation lisible, capable de distinguer les priorités par secteur, par niveau de qualification et par territoire.
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