L’apprentissage, un levier social : pourquoi il faut protéger la voie qui ouvre vraiment les possibles

On parle souvent de l’apprentissage comme d’une solution pour les entreprises. C’est vrai. On le présente aussi comme une voie efficace vers l’emploi. C’est encore vrai. Mais on oublie parfois l’essentiel : l’apprentissage est aussi l’un des plus puissants leviers d’égalité des chances.

Parce qu’il permet de préparer un diplôme sans frais de formation pour le jeune. Parce qu’il donne accès à une rémunération pendant les études. Parce qu’il met un pied dans l’entreprise avant même la fin du parcours. Parce qu’il donne à des jeunes qui n’auraient pas toujours pu financer des études longues la possibilité de poursuivre, de se qualifier, de se projeter.

C’est précisément cette promesse sociale que nous voulons protéger.

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L’apprentissage permet de poursuivre des études sans les faire peser sur les familles

L’un des premiers atouts sociaux de l’apprentissage tient à une règle simple, mais déterminante : la formation est gratuite pour l’apprenti et pour son représentant légal. Ce principe est inscrit dans le Code du travail. L’apprentissage a pour objet de donner une formation générale, théorique et pratique, conduisant à un diplôme ou à un titre professionnel enregistré au RNCP, et cette formation ne peut pas être facturée au jeune.  

Ce point est essentiel. Dans un parcours classique, les coûts indirects pèsent déjà lourd : logement, transport, alimentation, matériel, ordinateur, équipement professionnel, frais de concours, parfois frais de scolarité. Pour certaines familles, ces dépenses suffisent à limiter les choix d’orientation, même lorsque le jeune a le niveau, l’envie et le projet. 

L’apprentissage change cette équation, il permet d’accéder à des formations qualifiantes, y compris longues, sans faire reposer le coût pédagogique sur la famille. Depuis la réforme de 2018, l’apprentissage s’est développé à tous les niveaux de qualification et dans toutes les branches professionnelles. Notre plaidoyer rappelle que cette extension a permis à des jeunes de toute origine sociale et de tout territoire d’accéder à des formations longues sans en assumer directement le coût.  

Ce n’est pas un détail technique. C’est une condition d’accès. 

Quand un jeune peut préparer un BTS, une licence, un master, un diplôme d’ingénieur ou une formation spécialisée sans devoir arbitrer entre ses études et les moyens de sa famille, l’apprentissage devient un outil concret de démocratisation de l’enseignement supérieur.


Une rémunération qui change la trajectoire

L’apprentissage n’est pas seulement gratuit : il est rémunéré. 

L’apprenti est à la fois en formation et salarié. Le Code du travail prévoit une rémunération minimale qui varie selon l’âge et l’année d’exécution du contrat. Par exemple, pour les jeunes de 18 à 20 ans, elle s’établit à 43 % du Smic en première année, 51 % en deuxième année et 67 % en troisième année. Pour les jeunes de 21 à 25 ans, elle passe de 53 % du Smic en première année à 78 % en troisième année, ou au minimum conventionnel si celui-ci est plus favorable.  

Cette rémunération est parfois regardée comme un simple avantage. Pour beaucoup de jeunes, elle est bien plus que cela : elle rend le parcours possible. 

Elle peut financer un abonnement de transport, un permis de conduire, un ordinateur, un loyer, une partie des dépenses alimentaires. Elle peut aussi permettre à un jeune de ne pas dépendre totalement de sa famille, ou de limiter le recours à un job étudiant sans aucun lien avec ses études. 

Dans notre plaidoyer, nous rappelons que l’accès à une rémunération offre aux apprentis une capacité d’autonomie particulièrement importante pour les jeunes issus de milieux populaires, pour lesquels le revenu est parfois la condition même de la poursuite de formation.  

C’est là que se joue la dimension sociale de l’apprentissage : il ne se contente pas d’ouvrir une porte vers un métier. Il sécurise le chemin qui y mène. 


trajectoires dominées par l'emploi

L’apprentissage améliore l’insertion, y compris pour les jeunes les plus exposés aux inégalités

Les données d’insertion confirment la force du modèle. 

Six mois après leur sortie d’études en 2024, 62 % des apprentis de niveau CAP à BTS sont en emploi salarié. Le taux atteint 56 % après un CAP64 % après un bac professionnel71 % après un brevet professionnel et 65 % après un BTS.  

Ces chiffres montrent une réalité simple : l’apprentissage rapproche plus vite du marché du travail. Il donne une expérience, un réseau, une connaissance des codes professionnels et une première preuve de compétence en situation réelle. 

Mais son impact est encore plus intéressant lorsqu’on regarde les jeunes issus des quartiers prioritaires de la politique de la ville. 

Le Céreq montre que les jeunes résidant en QPV accèdent moins souvent à l’alternance que les jeunes vivant dans les quartiers voisins : 23 % contre 33 %, soit 10 points d’écart. Les freins identifiés sont très concrets : éloignement de l’entreprise ou du CFA, difficultés de mobilité, manque d’accompagnement dans la recherche d’un organisme de formation ou d’une entreprise d’accueil, ou encore sélection en amont du parcours.  

Pourtant, quand ces jeunes accèdent à l’alternance, les résultats sont puissants. 

Toujours selon le Céreq, parmi les jeunes originaires des QPV, 68 % de ceux passés par l’alternance connaissent des trajectoires dominées par l’emploi pendant leurs trois premières années de vie active, contre 51 % pour ceux issus de la voie scolaire. L’écart entre jeunes de QPV et jeunes des quartiers voisins se réduit également fortement : il est de 19 points pour les jeunes issus de la voie scolaire, mais descend à 10 points pour les jeunes passés par l’alternance.  

Autrement dit, l’apprentissage ne supprime pas toutes les inégalités. Mais il les réduit. 

C’est exactement pour cela qu’il doit être renforcé là où les obstacles sont les plus nombreux. 


Le vrai problème n’est pas seulement l’efficacité de l’apprentissage : c’est l’accès à l’apprentissage

Les chiffres du Céreq posent une question politique majeure.

Si l’alternance améliore les trajectoires d’emploi des jeunes des QPV, pourquoi y accèdent-ils moins souvent ?

C’est ici que le débat doit changer de niveau.

Il ne suffit pas de dire que l’apprentissage fonctionne. Il faut regarder les conditions concrètes d’accès à cette voie : information, orientation, accompagnement, mobilité, confiance en soi, codes de recrutement, proximité géographique des formations, capacité à trouver une entreprise.

L’étude du Céreq souligne que les jeunes de QPV citent plus souvent que leurs voisins les difficultés à trouver un employeur pour une formation en alternance et l’absence de formation à proximité parmi les raisons d’arrêt des études : 15 % contre 10 % pour les difficultés à trouver un employeur, et 12 % contre 6 % pour l’absence de formation à proximité.

Cela confirme une conviction forte : l’apprentissage est un levier social à condition d’être accessible.

Un jeune peut avoir envie. Il peut avoir le niveau. Il peut avoir identifié un métier. Mais s’il n’a pas de réseau, pas de solution de transport, pas d’accompagnement pour trouver une entreprise, pas de soutien pour comprendre les codes d’un entretien, alors la promesse reste théorique.

C’est précisément ce sas d’accès que nous devons consolider.


La mobilité reste un frein social majeur

L’apprentissage repose sur une double présence : en CFA et en entreprise. Cela fait sa force, mais cela peut aussi devenir un obstacle pour les jeunes les plus précaires. 

Trouver une entreprise ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir s’y rendre. 

Le Baromètre Mobilité Durable & Inclusive / Apprentis d’Auteuil 2024 montre que 76 % des jeunes interrogés ont déjà renoncé à un emploi ou à une formation en raison de difficultés de mobilité. Les raisons avancées sont très concrètes : horaires incompatibles avec les transports disponibles, absence de moyen de transport personnel, coût trop élevé de l’essence ou des transports en commun. Les jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation sont encore plus touchés : 83 % d’entre eux déclarent avoir déjà renoncé à une opportunité pour des raisons de mobilité.  

Ces données doivent être lues à la lumière de l’apprentissage. 

Un contrat peut échouer non parce que le jeune manque de motivation, mais parce qu’il habite trop loin de l’entreprise. Une formation peut être abandonnée non parce qu’elle ne correspond pas au projet, mais parce que les horaires de transport ne permettent pas d’être à l’heure. Une opportunité peut être refusée non par manque d’ambition, mais faute de permis, de véhicule ou de solution de mobilité. 

C’est pourquoi la suppression de l’aide forfaitaire de 500 euros au permis de conduire pour les apprentis est un signal préoccupant. Depuis 2019, cette aide permettait aux apprentis majeurs de financer une partie du permis B. Elle n’est plus attribuée depuis 2026, sa suppression figurant dans la loi de finances pour 2026.  

Là encore, l’impact n’est pas neutre socialement. Les jeunes qui disposent déjà d’un soutien familial pourront plus facilement compenser. Les autres devront arbitrer, différer, renoncer.


Des ajustements budgétaires qui touchent d’abord les plus fragiles

Depuis plusieurs mois, l’apprentissage fait l’objet d’ajustements budgétaires successifs : évolution des aides à l’embauche, participation forfaitaire des entreprises sur certains niveaux de formation, baisse des niveaux de prise en charge, suppression de l’aide au permis, modification du régime d’exonération de cotisations salariales. 

Pris séparément, chacun de ces choix peut être présenté comme une mesure technique. 

Mais additionnés, ils modifient l’équilibre d’un modèle dont la force reposait précisément sur trois piliers : une formation gratuite pour le jeune, une rémunération pendant les études, et un coût suffisamment lisible pour permettre aux entreprises de recruter. 

Le décret n°2025-290 du 28 mars 2025 a par exemple abaissé le seuil d’exonération des cotisations salariales des apprentis : l’exonération totale s’applique désormais à la part de rémunération inférieure ou égale à 50 % du Smic, contre 79 % auparavant, pour les contrats conclus à compter du 1er mars 2025.  

Depuis juillet 2025, les entreprises doivent également verser une participation forfaitaire de 750 euros pour les contrats d’apprentissage préparant un diplôme ou titre professionnel de niveau Bac+3 et plus.  

À partir de mars 2026, les aides à l’embauche ont elles aussi évolué, avec des montants différenciés selon la taille de l’entreprise et le niveau du diplôme préparé : par exemple 4 500 euros pour une entreprise de moins de 250 salariés recrutant un apprenti préparant un diplôme de niveau Bac+2, et 2 000 euros pour un niveau Bac+3 à Master. Pour les entreprises de 250 salariés et plus, les montants sont plus faibles sur certains niveaux.  

Ces évolutions ne produisent pas les mêmes effets selon les publics. 

Pour les jeunes déjà proches de l’emploi, déjà entourés, déjà mobiles, déjà informés, les obstacles peuvent être absorbés, pour les autres, chaque recul compte. 

Moins d’aide au permis, c’est une mobilité plus difficile. Moins de lisibilité pour les entreprises, c’est un recrutement plus incertain. Des CFA fragilisés, c’est un accompagnement plus difficile à maintenir. Des niveaux de prise en charge sous tension, c’est une capacité d’investissement réduite pour les établissements. 

L’Observatoire de l’alternance alertait déjà sur cette zone de turbulence : les révisions de niveaux de prise en charge, les fluctuations de primes, les modifications de charges et la succession de textes parlementaires créent un manque de lisibilité pour les CFA comme pour les entreprises.  

C’est exactement ce manque de stabilité qui peut affaiblir la fonction sociale de l’apprentissage. 


Notre proposition pour le futur de l’apprentissage

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